1. Un abord biaisé de la parapsychologie
Nous avions caractérisé un « abord biaisé de la parapsychologie » au sein de cette thèse. Les « phénomènes psi » ou les acteurs de la parapsychologie sont convoqués à maintes reprises, mais toujours avec des approximations ou des erreurs dans leurs descriptions.
1.1. Pas une thèse sur la parapsychologie
La réponse de Monvoisin est prudente : il dit ne pas vraiment se préoccuper de la parapsychologie (p.2) [numéro de page du document PDF de 37 pages intitulé : Réponse aux critiques de ma thèse, dédicace au GEIMI ]. Il dit qu’il n’affirme pas et ne cherche pas non plus à démontrer que la parapsychologie serait une pseudoscience (p.2) et que le prétendre pour ensuite le réfuter tiendrait de la technique de l’épouvantail (p.18). De sorte que sa thèse ne peut pas comprise comme une évaluation de la scientificité de la parapsychologie, ce champ se trouvant à l’extérieur de ses centres d’intérêts même si des recoupements sont possibles. Nous n’aurions donc pas à nous inquiéter de ce qui sera dit de la parapsychologie :
« Vous êtes inquiets que je classe la parapsychologie dans les pseudosciences. Pour pouvoir le faire, il faudrait que j’ai lu la littérature principale, ce que je n’ai que très peu fait – et ne ferai vraisemblablement jamais vu mon peu d’intérêt pour la question. Cela n’empêche pas qu’on puisse, au gré des lectures, tirer de votre champ un certain nombre de scories, utilisables à des fins d’enseignement. Je fais la même chose en paléoanthropologie » (p.3)
Le problème est que cette manière de piocher des exemples dans un domaine qu’on ne maîtrise pas peut toujours être qualifié d’un abord biaisé (quelque soit le domaine). Cette approche parcellaire conduit forcément à avoir une appréhension inexacte voire déformée de ces domaines. Cette manière de légitimer la méconnaissance, de renoncer à restituer le visage complexe d’un domaine, sous prétexte qu’on se fait le spécialiste de l’esprit critique « en général », ce n’est nullement un exemple à donner en tant que pédagogue. Monvoisin ne considère pas que zététique didactique et méconnaissance de la parapsychologie soit « incompatible[s] » (p.22) parce qu’il ne ferait pas, selon lui, de « déclaration fracassante sur tout le domaine » (p.22). La suite montrera que c’est loin d’être acquis.
1.2 La proportion fraude/étude solide en parapsychologie
Un des aspects des plus flagrants de cet abord biaisé reste la présentation sélective qui en ressort : Monvoisin confirme qu’il perçoit la parapsychologie comme un domaine où sévissent particulièrement la trituration des données et la fraude (p.2) mais qu’il souhaite tout de même que cette discipline puisse survivre à ces accusations (p.3). C’est exactement un effet de cet abord biaisé, fréquent dans la zététique d’Henri Broch, qui réduit le vaste domaine de la recherche expérimentale en parapsychologie à des accusations ou suspicions de malversations. En somme, Monvoisin ne remet pas en cause l’affirmation de Broch.
Il faut noter que Broch explique son désintérêt actuel pour la parapsychologie du fait de ces « fraudes récurrentes » alors que Monvoisin ne suit pas cette logique dont il accepte les prémisses, (p.5). Quand on lui dit qu’aucune étude ne démontre qu’il y a davantage de fraudes en parapsychologie que dans les autres disciplines établies, il répond avec justesse que c’est une question de proportion fraude / étude solide. Eh bien il n’y a pas davantage d’études qui montrent une proportion fraude / étude solide plus importante en parapsychologie qu’ailleurs ! Monvoisin avance qu’on attend toujours quelques publications majeures dans des revues à comité de lecture et à haut facteur d’impact. Or, il y a quelques milliers de publications de parapsychologie dans des revues mainstream (voir ici). Une portion d’entre elles porte sur l’étude expérimentale de l’authenticité du psi, mais plusieurs sociologues des sciences (par exemple, Collins & Pinch, 1991) pointent que leur faible nombre pourrait être dû à des biais éditoriaux davantage qu’à une évaluation appropriée de la qualité de ce champ de recherche.
Récemment, de nombreux articles sont parus dans le Psychological Bulletin et le British Journal of Psychology concernant des méta-analyses de résultats expérimentaux publiés dans d’autres revues. Certaines concluent à la présence d’effets significatifs ne pouvant être expliqués de façon conventionnelle (Bem & Honorton, 1994 ; Bem, Palmer, & Broughton, 2001 ; Storm, Tressoldi, & Di Rosio, 2010 ; Schmidt, Schneider, Utts, & Walach, 2004), d’autres non (Bösch, Steinkamp, & Böller, 2006 ; Milton & Wiseman, 1999). En bref, le discours consistant à dire que la parapsychologie n’a toujours pas sorti la tête d’un bourbier de fraudes est très éloigné des débats académiques actuels.
Là où cet abord biaisé se manifeste comme étant vicié, c’est qu’il légitime l’illustration de biais comme « l’effet paillasson » par le choix d’exemples de fraude pris en parapsychologie, mais sans référence ni vérification de la source. L’exemple peut être complètement imaginaire, cela n’invalide pas nécessairement l’illustration du biais, qui fonctionne comme un sophisme. « Tout ce qui est rare est cher. Un cheval bon marché est rare. Donc un cheval bon marché est cher ! » Vrai dans la logique, mais pas nécessairement vrai dans la réalité. Néanmoins, on ne peut nier qu’un message sur les fraudes en parapsychologie puisse se glisser dans de tels sophismes. Ajouter « Pour tout dire, le "don" de Palladino n’intéresse pas vraiment mon propos. » (p. 6) quand on vient de diffuser un soupçon non démontré de fraude à son sujet (alors que des fraudes ont réellement été constaté avec ce médium !), fait passer un abord biaisé à un abord vicié.
1.3 Confusion entre parapsychologie et pseudo-parapsychologie
Monvoisin ne contredit pas véritablement l’idée que son abord de la parapsychologie est biaisé. En vérité, il s’en félicite, pensant faire un travail hygiénique tout à fait nécessaire :
« La seule objection que vous pourriez me faire est que je focalise peut être sur la parapsychologie de comptoir, celle qu’on trouve hors des labos, dans la presse, et que je devrais la séparer de la parapsychologie "scientifique". C’est vrai. Mais non seulement je peux sourcer quelques cas de bricolage de la méthode dans votre champ, en outre je ne vous vois jamais dénoncer la parapsychologie de comptoir, même quand on vous met sous le nez certains de vos conférenciers les plus médiocres. A l’IMI, il y a une franche tendance à faire intervenir des gens d’un niveau douteux, comme sur de la Transcommunication Instrumentale, ce qui n’améliore pas votre image et me fait douter de votre bonne foi à bien séparer le bricolage parapsy et la science. Le sérieux de l’image de votre champ passe déjà par vous. » (p.3)
C’est donc effectivement une objection à faire : parler de parapsychologie alors qu’on parle de pseudo-parapsychologie, jouer donc sur un amalgame pourtant connu.
Monvoisin critique les conférenciers de l’IMI, notamment « des gens d’un niveau douteux » intervenant sur la Transcommunication Instrumentale. Ne voyant pas de qui il s’agissait, nous avons consulté la liste des conférences données à l’IMI depuis 1999. On ne trouve aucune conférence sur la Transcommunication Instrumentale. La critique mériterait d’être précisée (et aurait dû être faite dans un autre contexte).
Plus loin (p.12), Monvoisin prétend que les parapsychologues s’entêtent à intervenir dans de mauvaises émissions, ce qui dessert leur crédibilité, et ne conspuent pas les parapsychologues improvisés qui y défilent. Un accord pourrait être trouvé sur ce point, mais il serait faux de croire que les parapsychologues de l’IMI ne sélectionnent pas les médias pour limiter leurs déformations sensationnalistes. Lorsqu’un média offrira aux membres de l’IMI toutes les garanties d’un traitement sérieux de la parapsychologie, nul doute qu’ils accepteront. (Il faut noter par ailleurs que ce conseil donné par Monvoisin, membre d’une association dont les membres vont dans les mêmes mauvaises émissions, est une réponse tout à fait à côté de la critique qu’elle commente, à savoir l’analyse sociologique dans la thèse de Bertrand Méheust qui détaille les raisons historiques et idéologiques de cette relation singulière entre la France et le paranormal.)
Monvoisin prétend que ce travail de tri entre parapsychologie et pseudo-parapsychologie n’est pas fait par les parapsychologues. On peut trouver de nombreux exemples du contraire. Historiquement, l’IMI a comporté plusieurs « esprits critiques » reconnus, comme Robert Tocquet (voir par exemple son exposé sur les exploiteurs de la parapsychologie). Le site pseudo-scepticisme.com du GEIMI critique les dérives du pseudo-scepticisme comme celles de la pseudo-parapsychologie.
D’une manière générale, s’il est légitime de critiquer la pseudo-parapsychologie, il n’est pas correct de le faire en l’assimilant continuellement à la parapsychologie scientifique.
Un exemple de cette assimilation est l’amalgame fait par Monvoisin entre Lignon, Chauvin, Van Cauwelaert, Sheldrake, Varvoglis, Kristen, Bogdanoff, Reeves, Coppens. Il réfute leur discours d’expertise en matière de paranormal. Quand nous lui signalons que certains de ces chercheurs ont publié des travaux de parapsychologie scientifique dans des revues mainstream et spécialisés, et qu’ils sont reconnus par leurs pairs comme experts, Monvoisin répond (p.13) : « Il n’y a d’amalgame que dans la mesure où tou-tes jouent les 3èmes hommes. Ils n’ont pas le même degré de forfaiture, si j’ose m’exprimer ainsi. » C’est-à-dire que Monvoisin refuse de différencier parapsychologie et pseudo-parapsychologie sur la base de critères de la sociologie des sciences (publications, reconnaissance par les pairs) et prétend qu’un critère extra-scientifique (leur intervention dans les médias comme vulgarisateur) est suffisant pour les mettre tous dans le même sac. En somme, Monvoisin nous exhorte à faire un tri qu’il se refuse à faire ou dont il est incapable.
1.4 Méconnaissance inintéressée et suspension de jugement
Après toutes ces affirmations et d’autres sur la parapsychologie, Monvoisin prétend prendre une position de « suspension de jugement » qui, si elle était effectivement tenue, serait pertinente et encouragerait un dialogue fécond. « Ma méconnaissance inintéressée me fait suspendre mon jugement, c’est une posture sceptique impeccable et honnête il me semble. » (p.9) Or, il ne suspend aucunement son jugement puisqu’il multiplie, dans sa thèse comme dans l’interview donnée pour le podcast Scepticisme Scientifique, les affirmations à l’encontre de la parapsychologie. La parapsychologie ne serait pas encore au niveau d’une véritable recherche scientifique. Ceux qui, en France, s’y essayent, le ferait maladroitement. Ainsi, l’IMI est accusé vaguement d’être complaisant avec des parapsychologues improvisés qui sévissent dans les médias où ils racontent n’importe quoi.
Si nous nous permettons d’interpréter l’attitude générale de Monvoisin, à travers sa thèse, comme un abord biaisé de la parapsychologie, celui-ci nous répond aussi de manière générale :
« Il y a une chose qui décidément me surprend tout le temps : vous êtres mécontents qu’on conteste la validité scientifique de la parapsychologie. Le meilleur moyen serait me semble-t-il de venir apporter des études solides pour clore le bec à tout le monde. Or ces études ne sortent pas des revues consanguines. A quand une vraie étude solide, balancée dans une revue autre que proprement parapsychologique, qui poserait enfin un socle de discussion ? Quand la question vous est posée, vous répondez que c’est déjà le cas – or dans ce monde très prompt au commerce, une telle découverte ne passerait pas inaperçue. Au lieu de présenter des lauriers plus ou moins douteux, retroussez vos manches et mettez-vous à la recherche. Je vous rappelle que l’OZ avait proposé son concours sincère, il y a une poignée d’années, et que M. Varvoglis y a opposé un refus dont l’incourtoisie le disputait à l’arrogance. »
Ainsi, les parapsychologues devraient bien faire leur boulot (argument fallacieux du ‘si c’était le cas, je le saurais’) au lieu de dire aux sceptiques que leurs arguments ne sont pas valides. Cette réponse générale ne fait que conforter l’idée d’un abord biaisé de la parapsychologie, basé sur la méconnaissance de ce qui fait en parapsychologie depuis des décennies, et qui engrangent de nombreux débats académiques entre chercheurs professionnels, des chercheurs qui n’ont peut-être pas de temps à perdre avec des amateurs satisfaits de leur méconnaissance inintéressée.
1.5. Affirmations biaisées sur la parapsychologie – en vrac
Monvoisin multiplie les affirmations biaisées sur la parapsychologie et notre précédente analyse les a quasiment toutes relevées. Dans sa réponse, Monvoisin va prétendre un temps que ses arguments et choix d’exemples sont justifiés individuellement, et pas au regard d’une thèse « parapsy = pseudoscience ». Nous allons analyser certaines de ces justifications, mais en général ces biais ne sont pas corrigés. Les réponses de Monvoisin sont parfois des réinterprétations de son propre texte, parfois de la simple ironie. D’ailleurs, comme il l’annonce à la page 21, il ne cherchera pas à répondre à tous les éléments relevés par nos soins lorsque nous lui reflèterons sa manière plus ou moins explicite d’assimiler la parapsychologie à une pseudoscience.
Monvoisin a prétendu que « le sixième sens » est « une hypothèse ad hoc immatérielle » (p. 90 de sa thèse). Ce à quoi nous lui avons répondu que, lorsque Richet a popularisé ce concept dans un ouvrage, il le faisait sur la base de décennies d’expérimentations. Monvoisin répond (p. 4) que le « sixième sens » ne peut pas être une hypothèse correcte. La discussion devient absurde : il est clair qu’en déconnectant un concept des phénomènes empiriquement constatés dont il rend compte, on n’évalue que leur valeur suggestive, « publicitaire ». Un tel raisonnement s’appuie sur la prétention qu’il n’y a rien sous ce concept de sixième sens, parce que cette dénomination est impropre sur un plan conceptuel contemporain. Mais ce n’est pas ainsi qu’on évalue la valeur d’une hypothèse en science ! Ce même raisonnement reviendrait à dire que l’hypothèse du Big Bang est « ad hoc et immatérielle » parce qu’il ne peut y avoir de tels bruits dans le silence infini du cosmos.
Autre exemple du problème de l’utilisation pédagogique de matériaux parcellaires : quand il s’agit de mettre en contraste les pseudosciences avec une bonne pratique scientifique, c’est le test d’un magnétiseur par l’Observatoire Zététique qui est présenté. Nous avons déjà critiqué ce test sans recevoir de réponse. Monvoisin prétend qu’il y en a eu. Ainsi, si ce test d’un magnétiseur souffre de biais méthodologiques et ne suit pas une procédure scientifique classique (par exemple, il ne fait pas de revue de littérature et donne une description incomplète des conditions de l’expérience), ce ne serait pas grave dans ce cas-là. « La revue de littérature, on s’en fout pour mon propos » (p.7)
Monvoisin reconnaît s’être trompé dans son comptage des départements universitaires dispensant des cours de parapsychologie, ainsi que dans le nombre de laboratoires universitaires, et quand on lui dit que tout le travail de cartographie a déjà été publié gratuitement sur le site de l’IMI, il dit toujours l’attendre ! (p.9 et p.11). Il pourra aussi trouver toutes les informations pertinentes sur le site de la Parapsychological Association : http://www.parapsych.org. Monvoisin pose ensuite plusieurs questions pour situer la place de la France dans ce paysage parapsychologique. Il n’est pas utile d’en débattre ici, l’information est accessible et l’aurait été si la démarche à l’égard de la parapsychologie avait été de « connaissance intéressée » et pas l’inverse.
Nous avions signalé à Monvoisin qu’il s’était trompé sur la situation réelle de la parapsychologie académique dans sa thèse mais aussi lors d’une intervention à l’ENS en 2007. Partant du fait qu’il méconnaissait cette situation, nous avions trouvé qu’il allait trop loin lorsqu’il affirmait qu’il y avait une invention et une légitimité illusoire de la parapsychologie universitaire. Monvoisin (p.9) répond qu’il n’a jamais dit cela : « Qui veut tuer son chien, l’accuse de la rage. », devise-t-il. On trouve pourtant (p.68 de la thèse) cette phrase : « D’où l’intérêt des acteurs du champ du ‘paranormal’ de se créer, parfois de façon factice des positions d’experts, quitte à créer de toutes pièces voire inventer des laboratoires universitaires, des chaires de parapsychologie, autant de tréteaux du haut desquels un discours, quelle que soit sa teneur, s’empèse d’une légitimité illusoire. » Il n’est pas clair dans cette phrase si on parle de pseudo-parapsychologues qui s’inventent des titres illusoires ou si c’est l’intérêt des parapsychologues, comme acteurs du champ du paranormal, de s’appuyer sur une parapsychologie universitaire supposée factice. Cette double approximation n’aura pour effet que de susciter une méfiance supplémentaire lorsqu’un parapsychologue avancera ses titres universitaires.
P.11, Monvoisin prétend que nous faisons une erreur quand nous analysons sa critique de la prétention à un « retard » de la parapsychologie en France. Il affirme qu’il « balaye l’argument français du ‘champ interdit’ à propos de l’homéopathie, non de la parapsychologie » (p.11). En fait, il parle des deux dans le même paragraphe, qui débute par cette phrase : « La deuxième [hypothèse sur l’existence de recherches interdites] est facilement infirmable : les pouvoirs psi firent l’objet de recherches aux USA (projet Alpha), et se poursuivent en Europe, notamment en Grande-Bretagne. » (p.232 de la thèse) Il reconnaît ensuite qu’il n’aurait pas dû appuyer son argument en citant « le projet Alpha », « qui se rapproche pour beaucoup d’un coup médiatique » (p. 11).
A un moment de la thèse (p.288), Monvoisin atteste que Méheust a cité l’analogie Freud-Collomb. Notre critique portait sur le fait que si Méheust a bien cité cette analogie, c’était pour la dénoncer, comme Monvoisin. En cela, Méheust n’innove pas et on pourrait lister des milliers d’auteurs qui ont mentionné cette analogie. Impliquer Méheust sans plus de précisions sur son opinion pourrait laisser croire que Méheust est partisan de cette analogie. A cela Monvoisin répond que nous surinterprétons et que « peu importe » (p. 12). C’est possible, mais la rigueur de l’expression aurait dû être soignée.
Monvoisin (p.14) s’obstine à dire que la devise de l’IMI, « Le paranormal, nous n’y croyons pas, nous l’étudions », est fausse. Il affirme se baser sur sa rencontre de 4-5 membres de l’IMI (dont certains n’y sont plus depuis des années) et n’avoir pas constaté chez eux de « doute » sur la réalité des phénomènes psi. (Dans sa thèse, il n’affirmait alors se baser que sur la communication personnelle d’un ancien membre de l’IMI). Le fait d’avoir généralisé à l’ensemble de l’IMI ce nouveau constat ne le gène pas du tout, alors même que nous lui avons indiqué que cette devise institutionnelle en faveur de la recherche empirique et de la suspension de jugement, cette position contre la croyance inconditionnelle, à laquelle tous les membres de l’IMI adhèrent à titre collectif, ne préjugeait en rien de la position individuelle et libre de chacun de ses membres. Certains ont vécu des expériences interprétées comme authentiquement paranormales (comme chez une grande partie de la population générale), d’autres ont obtenu des résultats expérimentaux significatifs ou ont confiance dans les résultats obtenus par d’autres chercheurs, etc. Il n’y a pas plus à l’IMI de pensée unique qu’ailleurs, donc il serait bien mal aisée de qualifier a priori tant d’inconnus de « croyants inconditionnels ».
Nous avions émis l’hypothèse que Monvoisin critiquait la devise de l’IMI, sous la forme de ce procès d’intention, pour s’accaparer la position heuristique de dépassement d’un « j’y crois / j’y crois pas » à visée scientifique. Il a répondu qu’il ne comprenait pas notre phrase (p.14). Puis il a surenchéri en accusant l’IMI et le GEIMI de faire du tort aux relations entre parapsychologues et sceptiques. Leurs articles seraient trop « raides » ; Monvoisin aurait même été éconduit alors qu’il voulait assister aux cours de Paul-Louis Rabeyron (« Sciences, société et phénomènes dits paranormaux » à l’Université Catholique de Lyon). Cette accusation est sans fondement puisque Monvoisin a simplement renoncé à assister à ce cours parce qu’il devait s’inscrire à l’université pour le suivre, comme tout le monde… Le cours de Paul-Louis Rabeyron a déjà accueilli et accueillera tant qu’il durera des étudiants, quelque soit leur opinion de départ et d’arrivée sur ces questions. En somme, quand on pointe à Monvoisin que sa critique est un procès d’intention probablement intéressé, il multiplie les accusations tout en faisant endosser aux autres la création de cette « mauvaise presse ».
Alors qu’il prétend répondre à toutes nos remarques, Monvoisin se contente souvent d’un simple déni. Ainsi, il cite dans sa thèse (p.196), et sans le commenter, Rouzé qui prétend que Rhine, l’un des pères de la parapsychologie moderne, avait une démarche irrationnelle, et Monvoisin lui-même parle du « fourvoiement de Rhine » dans ses expérimentations avec la jument Lady Wonder. Nous avons apporté des éléments qui nous permettent d’affirmer que « l’attitude de Rhine est loin d’être un fiasco ou une démarche irrationnelle ». Ce à quoi Monvoisin se contente de répondre (p.15) : « Ca tombe bien, je n’ai jamais dit cela ».
Quelques lignes plus loin, il cite in extenso ce qu’il a écrit puis concède que, « au bénéfice du doute » (p.15), il n’aurait pas dû prendre Rhine comme exemple du « syndrome formule 1 » (c’est-à-dire que « lorsqu’un scientifique puissant sort de la route, il termine sa course bien loin dans le décor », p.196 de sa thèse).
Autre exemple de réponse fuyante, Monvoisin a fait passer de véritables autorités de la parapsychologie scientifique pour des pseudo-autorités servant de faire-valoir. Devant notre interrogation, Monvoisin (p.16) se dit d’accord avec le fait qu’il faut évaluer les expérimentations auxquelles ces chercheurs ont participé et non leur statut sociologique. Néanmoins, il botte en touche en nous accusant à nouveau de ne pas faire ce travail nous-mêmes. Il prétend que des membres de l’OZ, à savoir Florent Tournus et Cécile Ursini, ont déjà entamé ce travail, et que lui-même était tenté. Or, nous avons déjà montré dans d’autres articles que les analyses d’extraits de la littérature parapsychologique par des membres de l’OZ souffraient de plusieurs défauts, plus ou moins importants. Nous l’avions signalé à ces personnes, ce que Monvoisin (p.16) qualifie de « méthodes douteuses » et de « vos manières de communiquer ». Monvoisin (p.16) finit son commentaire de notre argument en nous le renvoyant : il nous invite à ne pas citer de noms de chercheurs (alors que c’est lui qui les avait mis en avant) et à lui présenter des preuves solides…
Monvoisin (p.17-18) conteste notre critique sur ses tentatives de décrédibilisation de chercheurs (comme le prix Nobel Brian Josephson) sur la base de leur personnalité. Il répond qu’il voulait s’attaquer à leur autorité « discutable » mais pas à leurs personnes. Or, en documentant la personnalité de ces chercheurs sans analyser leurs productions scientifiques, Monvoisin ne s’extirpe pas d’un argumentum ad personam qui contourne les travaux scientifiques. Ainsi, dans sa réponse, il continue à assimiler l’intérêt (personnel et philosophique) de Josephson pour la méditation transcendantale à un acte de foi, ce qui viendrait par association décrédibiliser ses travaux sur l’hypothèse (« non-matérielle » dit Monvoisin) du psi. Et pourquoi pas ses autres travaux en physique quantique ? Il faut savoir que Josephson a parfois publié ses travaux en parapsychologie dans des revues mainstream (par exemple, Josephson & Pallikari-Viras, 1991), et ses pairs n’ont pas assimilé ses arguments à une croyance personnelle sans fondement.
Les réponses de Monvoisin sont parfois très décevantes, et le lecteur qui ne prendrait pas la peine de se reporter aux textes originaux pourrait se laisser berner. Ainsi, nous critiquions une hypothèse que Monvoisin fait endosser aux parapsychologues (p.91 de la thèse) : l’hypothèse dite « ad hoc immatérielle » du phénomène jaloux (c’est-à-dire du phénomène rétif à se produire devant n’importe qui). La notion vient d’un critique de l’ufologie, Schaeffer. Mais Monvoisin l’applique à la parapsychologie, ce qu’il conteste dans sa réponse ! Il affirme que notre critique est fausse puisque l’idée de « phénomènes jaloux » est appliquée dans le champ de l’ufologie par Schaeffer, avec un exemple sur R.C. Hoagland et le « visage » de mars. Puis il dit avoir cité Carroll, qui rappelle que « l’ESP est soupçonnée d’[être une hypothèse] ad hoc » (p.18). Ce faisant, il dissimule le fait que cette citation de Carroll affirme en vérité que les parapsychologues (ESP researchers) revendiquent une capacité de « pensées hostiles » ou de « vibrations hostiles » (selon les mots que Carroll prête à on ne sait quel parapsychologue) qui rendrait impossible la réplication d’un résultat positif dans une expérimentation d’ESP. N’est-ce pas attribuer aux parapsychologues une hypothèse factice qui a l’aspect d’un épouvantail ? Pire encore, la dissimulation continue puisque, dans les paragraphes suivants (p.91-92 de la thèse), Monvoisin via Broch applique l’hypothèse de « phénomènes jaloux » au test de « pouvoirs psi ». Après avoir laissé croire que l’hypothèse des phénomènes jaloux était monnaie courante en parapsychologie, Monvoisin nie, dans la réponse qu’il nous fait (p.18), avoir affirmé une telle chose. Encore une fois, citer un auteur sans commenter ses propos revient à se les approprier. Monvoisin nuance cependant en disant que ce serait peut-être des pseudo-parapsychologues qui revendiqueraient une telle chose (mais ne dit pas en quoi cet amalgame est impropre). Enfin, après cette pseudo-réponse, il conclut : « C’est très fatigant de répondre à des fausses accusations. » Et face aux travaux expérimentaux mettant en évidence un robuste effet mouton-chèvre que les parapsychologues n’interprètent pas en termes d’ « ondes négatives », Monvoisin se permet d’ironiser (p.19) : « Vous m’en voyez ravi ». Puis il critique encore (citant longuement ce qu’il écrit p.92 de la thèse) la façon dont les parapsychologues formuleraient des hypothèses ad hoc. Au final, il a complètement contourné la réalité des tests expérimentaux d’hypothèses parapsychologiques.
Autre exemple de méconnaissance du domaine : l’effet psi missing, qui peut être testé pour lui-même, n’est même pas considéré par Monvoisin qui se contente de réclamer (p.19) une mise à l’épreuve expérimentale préalable et concluante du psi-tout-court. Avant d’être convaincu de la valeur de ces travaux, il ne lira pas les « livres » (p.19) (en fait des articles accessibles en ligne dont nous lui donnons les références) où sont exposés les premiers travaux de Rhine sur le psi missing. Malgré sa méconnaissance affichée, Monvoisin se permet de caricaturer le psi missing (p.268 de la thèse) comme étant « la ridicule position de repli de parapsychologues en déroute ».
Dans la même veine, Monvoisin veut nous apprendre à lire sa thèse car nous ne ferions que lui faire dire des choses qu’il ne dit pas. Ainsi, nous avions affirmé que : « Monvoisin pense également que ce que les parapsychologues appellent l’effet expérimentateur "ressemble étrangement à une hypothèse ad hoc non testable" (note 222, p.211) » Erreur ! « Inutile d’aller plus loin, je n’ai pas écrit cela », déclare Monvoisin. Il fallait lire : « l’effet expérimentateur – qui fait couler beaucoup d’encre dans les milieux de la parapsychologie [renvoi à la note 222, p.211]… et qui ressemble étrangement à une hypothèse ad hoc non testable ». (Monvoisin indique que c’est ainsi qu’il faut lire son texte pas très clair, que le commentaire dans la note ne renvoie pas à l’étude ou à l’opinion de Wiseman, mais bien au corps du texte sur les « multiples surgeons du même problème d’influence sur les résultats » (p. 20)). Le lecteur attentif cherche toujours en quoi Monvoisin a réussi à confirmer (plutôt qu’à infirmer) qu’il n’a pas écrit ce qu’il a écrit.
Nous avions signalé à Monvoisin qu’il avait frôlé une des questions épistémologiques que se sont posés les parapsychologues : « qu’en serait-il des mesures si l’objet à étudier était justement capable de déformer les mesures ? » (p.92 de la thèse). Mais nous trouvions qu’il s’était embrouillé très vite en joignant à cette question le postulat que le psi n’était pas mesurable, qu’il prétendait concéder aux tenants du psi ! Toute la parapsychologie scientifique repose évidemment sur le postulat inverse, celui d’un effet psi détectable dans les mesures. Dans sa réponse, Monvoisin prétend encore une fois que nous ne citions pas directement ses propos (alors que nous commentions explicitement les paragraphes 2 et 3 de la page 92 de la thèse) et propose plutôt de copier-coller ce qu’il a vraiment écrit... un peu plus loin dans la page ! Drôle de méthode, surtout que Monvoisin souligne lui-même le fait que les deux passages sont « un tantinet différent[s] » (p.19)... et pour cause ! Dans ce nouveau passage, il déploie l’idée que laisser place à un phénomène non-mesurable comme le psi serait ouvrir grand la porte à « toutes les hypothèses ad hoc imaginables, ainsi qu’à tous les appels à l’ignorance » (p.19). Cela n’est pas faux. Sauf que le postulat d’un psi non-mesurable est avancé plus haut par Monvoisin (et ailleurs par quelques tenants de la parapsychologie non-scientifique), et qu’on ne voit donc pas pourquoi la discussion sur les interférences entre psi et mesures (comme avec l’effet psi missing) ne passerait pas aussi par la résolution de problèmes protocolaires, comme dans les autres disciplines scientifiques.
1.6 Le pire défenseur d’Henri Broch
Monvoisin esquisse une critique de l’article de Jean Buisson (p.6-7), qui est lui-même une analyse critique d’un article de Broch sur l’usage des méta-analyses par les parapsychologues. Monvoisin ne prétend pas être un spécialiste en statistiques et il ne comprend pas en quoi l’argumentation de Broch a été réfutée. Par exemple, il ne perçoit pas que l’argument de Broch porte sur la méthode de calcul de l’effet tiroir, visiblement parce que le terme lui-même n’est pas utilisé (Broch parle d’études non publiées). Pourtant, dans sa thèse (p.267-268), il cite un long passage de cet article de Broch, sans l’analyser, pour illustrer la pertinence de « l’effet cerceau » (tautologie). Examinons en détail ce double manque de rigueur en citant ses commentaires.
« Vous n’êtes pas précis. Il ne discrédite pas l’usage de la méta-A par les parapsys en soi, mais l’usage d’une méthode biaisée de méta-A, c’est très différent. » (p.6)
Avons-nous mal interprété l’article de Broch ?
L’article est intitulé, rappelons-le : « La méta-analyse en parapsychologie… l’incompétence étalée »
Et sa conclusion : « Il semblerait que les grands méta-analystes parapsychologues de service aient oublié ce très léger détail. Et tant qu’ils n’auront pas mené leurs chères études méta-analytiques de cette seule correcte façon - ce qui n’est, pour l’instant, pas le cas - il est tout à fait inutile de discuter ne serait-ce que d’un iota de leurs résultats. »
Monvoisin poursuit en commentant sobrement des morceaux du texte de Buisson.
« « Le principal problème de l’article de H. Broch est qu’il est totalement inadéquat à la complexité du sujet abordé ». Ah, ok, pourquoi ? « L’auteur fait preuve d’une grande légèreté alors que le sujet est l’objet de nombreuses discussions dans la communauté scientifique, et pas seulement parapsychologique ». Oui mais ce n’est pas un argument. » (p.6)
Ce n’est pas un argument, en effet, c’est une clarification de la phrase précédente.
« « La première critique que l’on peut faire est que H. Broch vise exclusivement les parapsychologues. » Mais ce n’est pas un argument suffisant, voyons. » (p.6)
Non, ce n’est pas suffisant en effet, c’est pour ça que l’article continue.
« Puis Buisson dit : " Par ailleurs, H. Broch nous dit que l’effet tiroir ne doit être calculé que d’une « seule correcte façon »". Mais Broch ne parle pas d’effet tiroir, il dit que pour qu’une méta-A soit recevable il faut ça et ça, il ne dit rien sur l’effet tiroir. » (p.6)
C’est complètement faux. En fait, Broch ne parle quasiment QUE de l’effet tiroir dans cet article et très peu des méthodes méta-analytiques elles-mêmes. La méthode qu’il critique est utilisée pour évaluer l’effet tiroir, pas pour combiner les résultats de plusieurs expériences. C’est en fait un calcul additionnel qui a été introduit relativement tard dans les articles de méta-analyse. Son but est de tester l’hypothèse qu’un effet non nul de la méta-analyse soit dû à un biais de publication (c.-à-d. à un effet tiroir). Donc c’est une sorte de contrôle, mais pas un calcul central (bien qu’important en parapsychologie).
Et donc, en effet, Broch dit que pour qu’une méta-analyse soit recevable, il faut utiliser sa méthode, ce qui est faux, car même si le FSN était mauvais, l’estimation de l’effet tiroir n’est qu’un calcul additionnel, souvent ajouté vers la fin de l’article.
« Je ne suis pas fin spécialiste des stats (…). » (p.6)
En effet, Monvoisin n’a apparemment rien compris à l’article de Broch.
« (…) mais je souscris à l’idée de Buisson que probablement, il y a utilisation de plusieurs méthodes pour déterminer le FSN en parapsy. Mais je ne vois pas en quoi cela infirme la remarque de H. Broch sur l’histoire de moyenne m et de largesse d’échantillon [b]iaisée pour la méta-A. Donc j’attends de comprendre mieux pour savoir en quoi l’article de Broch (assez raide sur la forme, mais allez lui en parler, moi j’essaye, il ne m’écoute pas) pèche vraiment. » (p.6-7)
(Une note en passant : « une largesse d’échantillon biaisée » n’a pas de sens)
Comme il est dit dans l’article de Buisson, la remarque de Broch sur le FSN n’est pas illégitime en soi. Le FSN est ce qu’il est : une estimation du nombre d’études à résultat nul nécessaire pour rendre la taille d’effet issue de la méta-analyse non significative. Il n’inclut pas les études à résultat négatif dans la définition. Les chercheurs le savent et interprètent la valeur du FSN comme telle. En donnant une définition différente, on aurait une estimation différente. Le fait est qu’une des normes qui s’est imposée en méta-analyse est le FSN. Ce n’est peut-être pas une panacée, mais c’est considéré comme un bon indicateur de la vraisemblance d’un biais de publication, et c’est une méthode toujours utilisée aujourd’hui.
En quoi l’article de Broch pêche-t-il vraiment, donc ?
Broch utilise la technique de l’épouvantail (straw man). Il caricature la réalité, omet des détails, omet de prouver ses affirmations et de détailler son raisonnement pour ensuite sauter à des conclusions, afin de discréditer les parapsychologues. Bref, il fait de la propagande, pas de la science (ce qui est malvenu de la part d’un scientifique sur un sujet scientifique).
Broch affirme que la méthode utilisée par les parapsychologues pour évaluer l’effet-tiroir est le FSN (en fait, il ne mentionne jamais ce terme, qui a l’air de correspondre à sa description), or il ne cite aucune méta-analyse de parapsychologie. Il peut donc faire dire aux parapsychologues ce qu’il veut. En fait, le FSN est utilisé parfois, mais d’autres méthodes sont aussi utilisées.
Broch affirme que le FSN est une méthode incorrecte et que la seule méthode correcte est celle qu’il décrit. Il ne donne qu’une explication intuitive. C’est faux, ce n’est pas une méthode incorrecte. Le FSN est le nombre d’études à résultat nul nécessaires pour ramener l’effet mesuré à l’hypothèse nulle. Point barre. La méthode de Broch donnerait le nombre d’études à résultat nul et négatif, le résultat serait donc interprété différemment.
Broch omet de dire que le FSN est un outil standard dans les revues quantitatives. Cela lui permet de faire passer les parapsychologues pour des imbéciles ou des incompétents. Notons que plusieurs méta-analyses ont été publiées dans le prestigieux Psychological Bulletin, spécialisé dans les revues de littératures. La qualité des méta-analyses en parapsychologie, du moins celles publiées dans cette revue, est donc au moins aussi bonne que dans les autres domaines de la psychologie. L’article de Broch a-t-il donc lieu d’être ? Probablement pas.
Broch affirme que l’utilisation du FSN invalide les méta-analyses des parapsychologues. Encore une fois, non, le FSN n’est pas une méthode incorrecte. De plus, même si elle l’était, l’estimation de l’effet tiroir n’est pas nécessaire aux méta-analyses. C’est un calcul complémentaire (une sorte de contrôle), mais important en parapsychologie il est vrai. Une mauvaise estimation de l’effet tiroir n’invaliderait pas pour autant toute une méta-analyse. Broch conclut donc hâtivement.
Si sur le fond, Broch pourrait potentiellement avoir raison dans certains cas, il a tort parce qu’il caricature et ne se rapporte pas à la réalité. Notre sentiment est qu’il ne s’est jamais sérieusement penché sur le problème de l’effet tiroir en parapsychologie. S’il l’avait fait, il se serait rendu compte que les méta-analyses en parapsychologie ne sont pas plus mauvaises que dans les autres domaines, et que le FSN est globalement utilisé de manière correcte.
Pour conclure, une anecdote amusante :
Dans les deux derniers numéros du Psychological Bulletin (Vol. 136 No. 3 et 4, juin et juillet 2010), six méta-analyses ont été publiées :
Deux n’évaluent pas l’effet tiroir (Lim & Dinges, 2010 ; Hulleman et al., 2010) ;
Une ne fait que comparer la taille de l’effet entre les études publiées et non-publiées (Seto & Lalumiere, 2010) ;
Une utilise simplement une méthode visuelle et non-quantitative (funnel plot), et cherche une corrélation entre la taille de l’effet rapporté et la taille de l’étude (nombre d’essais) (Hoffman et al., 2010) ;
Une utilise une méthode dérivée du FSN (Hagger et al., 2010) ;
Une utilise deux méthodes : le FSN, et une méthode qui est l’équivalent du FSN, sauf qu’il estime les travaux nuls ET négatifs, comme le préconise Broch. Et – oh surprise ! - cet article est une méta-analyse de parapsychologie ! (Storm et al., 2010)
Donc non seulement l’article de Storm et al. est le seul papier sur six à utiliser deux méthodes quantitatives pour évaluer le biais de publication, mais l’argument de Broch est ici directement et complètement réfuté. Peut-être daignera-t-on maintenant discuter « d’un iota » des résultats de ces méta-analyses ?
2. Abord biaisé de l’épistémologie des sciences et des pseudosciences
Nous avions critiqué Monvoisin sur d’autres aspects de sa thèse, des parties qu’il trouve « plus intéressantes » (p.22), « plus stimulantes » (p.1) et auxquelles il répond également.
2.1. L’extraordinaire et la grille de mots croisés
Monvoisin faisait un accueil favorable à la théorie de Haack (pp.45-46 de la thèse) posant la recherche scientifique comme une immense grille de mots croisés.
« Vouloir imposer un phénomène nouveau et incongru dans le paysage scientifique connu revient à forcer un mot dans une grille déjà en partie remplie. Cela impose de changer les entrées qui croisaient ce mot auparavant, et ceci a un coût qui ne peut être payé que par un statut de preuve suffisant. » (p.45 de la thèse).
Notre critique portait sur deux aspects :
cette théorie (ou « métaphore ») réduit la logique de la découverte scientifique à un processus hyperdéterministe, ce qui est en fait une illusion rétroactive, ainsi que le montrent de nombreux travaux d’histoire des sciences. Monvoisin affirme que nous comprenons très mal car la théorie de Haack parle plutôt « de l’exigence de la preuve et des contraintes de recevabilité » (p.23). C’est pourtant sensiblement la même chose : l’intégration d’une découverte dans les corpus déjà établis.
l’utilisation de cette théorie par Monvoisin revient à l’assimiler aux principes de la zététique d’Henri Broch (p.46 et p.79 de la thèse) et d’en faire un argument contre les pseudosciences (p.82-84 de la thèse), qui revendiquent l’observation d’anomalies s’accordant mal, au premier abord, avec les connaissances établies. De nombreux phénomènes revendiqués par des pseudosciences partiraient donc avec un handicap : l’exigence de preuve à leur sujet devrait être plus importante que pour les autres phénomènes. Et cet effet double standard est implicitement présenté comme reposant sur une démonstration épistémologique sérieuse, ce qui n’est pas le cas.
Monvoisin cite la psychokinèse (p.83 de la thèse) comme exemple de phénomène « isolé et incommensurable » qui, parce qu’il est apparemment incompatible avec les autres phénomènes connus, relèverait de la pseudoscience et non de la science. Nous avions ramené ce raisonnement à une manière sophistiquée de valoriser des préjugés sur l’impossibilité de la psychokinèse. Monvoisin affirme à nouveau que nous nous méprenons sur ses propos (p.23).
2.2. Les pseudo-critères de démarcation science/pseudoscience
De la page 24 à 26, Monvoisin montre son désaccord avec nos critiques de grands principes utilisés dans la littérature zététique, qu’il utilise comme un faisceau de critères permettant de différencier science et pseudoscience : le curseur vraisemblance, la parcimonie des hypothèses, le critère de la proportionnalité du poids de la preuve, le critère du small effect, le critère de l’irréfutabilité, des hypothèses ad hoc, critère de la stagnation théorique et de l’enfermement dogmatique. Ces aspects renvoient à des discussions épistémologiques complexes que nous ne rediscuterons pas ici. D’une façon générale, les quelques philosophes sceptiques sur lesquels Monvoisin s’appuie principalement ont reconstruit une façon de faire la science qui puisse s’opposer à une façon de faire de la pseudo-science. Mais les critères qu’ils utilisent sont très controversés, voire rejetés par les philosophes des sciences (Chalmers, 1987 ; Barberousse, Kistler & Ludwig, 2000).
Ainsi, Monvoisin (p.25) va justifier la notion « d’affirmation extraordinaire » par le fait qu’il n’a pas eu d’expérience personnelle du psi, donc qu’une prétention qui ne correspondrait pas à son expérience personnelle devrait être accompagnée « d’une preuve supérieure à la normale ». Or, ces deux concepts d’affirmation extraordinaire et de preuve supérieure à la normale n’ont aucune base objective. Ce sont des effets d’un relativisme culturel voire de simples préjugés personnels. On peut imaginer que la même revendication ait pu empêcher les « savants » de prendre connaissance de la rotondité de la Terre.
Au final, en passant en revue les critères utilisés par Monvoisin, nous avions montré comment lui-même devait admettre qu’aucun d’entre eux n’était suffisant en soi. Est-ce que la combinaison d’un « faisceau de critères » règle le problème de la démarcation science / pseudo-science ? Monvoisin le pense (p.26) : « C’est le faisceau de ces critères non-spécifiques qui éclaire la pseudoscience. Un peu comme pour la définition d’une secte, dont aucun critère précis significatif n’éxiste, mais qui en possède presqu’une dizaine qui, tous là, inquiètent. » Nous sommes en complet désaccord avec cette affirmation. Aucune étude ne démontre que ce faisceau de critères n’est plus efficace que ces critères imparfaits pris un à un. Le risque d’erreur est toujours aussi grand. L’exemple des sectes est mauvais puisque le problème de la démarcation secte/non-secte ne se résout pas sur le terrain de l’idéologie ou de l’organisation, mais sur celui des infractions constatées pénalement et qui appartiennent à un autre domaine. Par comparaison, il faudrait ne parler de pseudo-science que lorsqu’une fraude est punie juridiquement ; or, des fraudes se produisent dans toutes les disciplines dites scientifiques.
Monvoisin montre qu’il ne maîtrise pas les débats académiques sur le problème de la démarcation. Surtout, il ne tolère aucune forme de « relativisme » en matière de scientificité (p.26). Pour se défendre, il propose une théorie simpliste de la science comme « ce qui décrit le mieux une gamme de phénomènes à un moment donné, et qui permet de prédire ces phénomènes dans une certaine mesure » (p.26). Or, la description et la prédiction relative de phénomènes sont deux critères absolument insuffisants.
Comme nous présentons à Monvoisin des travaux empiriques montrant l’inefficacité de ces critères en matière de parapsychologie, il nous répond qu’il trouve ces travaux médiocres sans argumenter davantage (p.28). Il préfère botter en touche en rappelant qu’il attend des preuves du psi, que s’il y en avait, ça se saurait car tout le monde travaillerait dessus.
En conclusion, sur cette partie de notre critique qu’il juge « plus intéressante », Monvoisin ne fait que commenter avec légèreté nos propos (qu’à plusieurs reprises il dit ne pas comprendre).
3. Militance et éducation
Nous arrivons au dernier axe de sa thèse que nous critiquons : des éléments d’un militantisme qui est regrettable dans ce contexte éducatif (Monvoisin faisant une thèse de didactique et se voulant très pédagogue, notamment avec ses annexes qui servent pour des enseignements).
Les réponses de Monvoisin sont parfois cocasses : il dit à plusieurs reprises (p.29) ne pas comprendre ce que nous disons, alors qu’en fait nous sommes en train de citer mot pour mot ses propos !
Pour le reste, Monvoisin reconnaît qu’il s’inscrit dans « un militantisme social » (p.30), proche d’un « idéalisme politique » (p.32), basé sur une ontologie matérialiste qu’il doit défendre au nom de la liberté ; que cette ontologie matérialiste est indispensable à la science en tant qu’« ilot de connaissance du réel » (p.30). Néanmoins, ce repérage de sa position tranchée ne mettrait pas en évidence d’éventuels conflits d’intérêts. Il lève certaines des contradictions que nous pointons, et continue à se défendre en prétendant que la parapsychologie n’est pas son sujet (p.35) et qu’il ne serait pas en son pouvoir de la décrédibiliser (p.34).
4. Conclusion
Qu’est-ce qui permet de parler de choses qu’on ignore ? Sûrement pas la science, qui indique une direction opposée. Encore moins « l’esprit critique » qui implique un examen impartial et complet.
A relire notre critique et la réponse de Monvoisin, il est fort possible que nos propos ne fussent qu’« un savant mélange de critique intéressante et de procès d’intention et de citations tronquées et malmenées et de diffamation intellectuelle. » (p.1) En effet, nous avions crû lire une thèse universitaire qui, sous un prétexte pédagogique et une épistémologie fondée sur la possible démarcation science-pseudoscience, réduisait l’approche scientifique des phénomènes dits paranormaux à une leçon sur les erreurs de raisonnement qui peuvent conduire quelqu’un à croire, vivre, prétendre savoir ou utiliser du « paranormal ». Monvoisin a expliqué en quoi il se distinguait de cette approche, et nous espérons que ses lecteurs le suivront dans son argumentation, et dans ses autres travaux pertinents de critique des dérives des médecines prétendument alternatives.
Pour que les futurs lecteurs de sa thèse évitent de commettre les erreurs d’interprétation qui furent les nôtres, nous conseillerions de placer un avant-propos du type :
- a) Cette thèse examine les processus de raisonnement et de perception pouvant conduire à des erreurs, en particulier lorsqu’ils sont utilisés sur des couvertures de magazines pour attirer de potentiels lecteurs, à l’aide d’un racolage avec des formulations pseudo-scientifiques, c’est-à-dire au-delà de ce que les sciences établies démontrent actuellement.
b) Même si nous parlons de pseudo-sciences, nous ne démontrons pas la validité et le champ d’application de ce concept, et nous n’entrons pas dans des débats épistémologiques approfondis à ce sujet.
c) Même si nous l’affirmons implicitement, nous ne démontrons pas que la parapsychologie, c’est-à-dire l’étude scientifique des phénomènes paranormaux, est une pseudoscience. Pourtant nous préférons dire que c’est la zététique qui est la véritable approche scientifique des phénomènes paranormaux.
d) Quand nous parlons de parapsychologie, nous parlons en fait de pseudo-parapsychologie (parapsychologie de comptoir, dans la presse) parce qu’il est nécessaire de la dénoncer.
e) Notre connaissance approximative de la parapsychologie ne nous permet pas de la différencier de la pseudo-parapsychologie, mais cela n’est rédhibitoire car notre recherche porte sur l’enseignement de la critique des formulations pseudo-scientifiques dans les médias et la vie courante, et pas sur les recherches scientifiques en tant que telles.
f) Toute personne qui voudrait utiliser cette thèse pour conclure quelque chose à propos de la parapsychologie ou critiquer des travaux en parapsychologie est priée de se renseigner ailleurs.
Références
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Chalmers, A.F. (1987/1990). Qu’est-ce que la science ? Paris : Livre de poche.
Collins, H.M., & Pinch, T.J. (1991). « En parapsychologie, rien ne se passe qui ne soit pas scientifique... », La science telle qu’elle se fait, Latour, B., Paris, Editions la Découverte, pp. 297-343. Originalement publié en anglais : “The construction of the paranormal : Nothing unscientific is happening”. In Sociological Review Monograph No. 27 : On the margins of science : The social construction of rejected knowledge, edited by Roy Wallis, 237-70. Keele : University of Keele, 1979.
Josephson, B.D., & Pallikari-Viras, F. (1991). Biological Utilisation of Quantum Nonlocality. Foundations of Physics, 21, 197-207.
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