Pseudo-scepticisme.com

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>>Une interview maladroite de Richard Monvoisin

Le 20 mars 2010, Richard Monvoisin a été interviewé pour le Podcast Scepticisme Scientifique au sujet de sa thèse de didactique des disciplines scientifiques soutenue à l’Université de Grenoble le 25 octobre 2007. L’intitulé de la thèse est : « Pour une didactique de l’esprit critique. Zététique & utilisation des interstices pseudo-scientifiques dans les médias ». Nous en avions publiée une analyse critique détaillée le 11 février 2008.

A Richard Monvoisin, à qui nous signalions notre relecture critique de sa thèse, nous proposions de modifier nos éventuelles remarques incorrectes et de publier une réponse due en droit. Il répondit, le 12 février 2008, qu’il prendrait le temps de lire ce que nous avions écrit et qu’il répondrait d’une manière ou d’une autre. Après la parution de cet article, soit le 20 mai 2010, Richard Monvoisin nous a communiqué sa réponse à laquelle nous avons à notre tour répondu dans cet article]

Dans un passage où il défend le désintérêt actuel pour la parapsychologie d’Henri Broch, son co-directeur de thèse, il présente son propre rapport à la parapsychologie et aux parapsychologues (vers 43:30 jusque 46:10) :

Quand tu vois la diversité du champ du paranormal, la parapsychologie n’en représente qu’un petit bout. Moi je pense que si les parapsychologues s’en donnent la peine, la parapsychologie pourrait devenir un champ scientifique, un champ de recherche tu vois. Un vrai champ de recherche. Il y a des gens qui se battent pour ça, mais plus ou moins maladroitement. Je pense par exemple en France il y a l’Institut Métapsychique, qui avait fait d’ailleurs une lecture de ma thèse assez longue et plutôt maladroite. Mais leur façon de faire est vraiment triste. On a proposé plusieurs fois de collaborer avec eux pour essayer de faire le tri. Ils ont une complaisance assez grande avec les parapsychologues improvisés qui viennent dans les médias raconter n’importe quoi.

Il y a tout et rien là dedans, donc... au bout d’un moment, peut-être, Henri Broch a préféré se consacrer peut-être à l’archéo-fiction, à des questions liées aux thérapies, à des choses comme l’astrologie. Le champ est tellement vaste aussi que tu ne peux pas être spécialisé dans tout. Moi, l’IMI me reproche de ne pas me pencher sur la parapsychologie. Mais moi, ça m’ennuie ! Ça demande une telle charge de travail que, soit tu ne fais que cela, soit tu renonces. Il y a des papiers qui sortent de partout. Quand tu demandes : « Donnez-moi un bon papier », ce qui a été le cas (Florent Tournus s’est collé sur un article : il l’a désossé ; Cécile Ursini s’est collé à un autre article...).

Bon, moi mon but n’est pas de devenir parapsychologue. Mon idée est de prendre tout matériau qui relève du champ borderline des sciences pour faire de l’esprit critique. Si je vois que c’est trop compliqué dans la parapsychologie, que c’est trop long, ben je préfère suspendre mon jugement sur la question, et je ne le traite pas. De la même manière que sur la question du Yéti ou la question de la cryptozoologie, je n’ai pas beaucoup de temps à consacrer à cela. Donc je ne vais pas en parler, je n’ai pas d’avis sur leur existence. Peut-être qu’il y a des bêtes qui existent quelque part : je suspends mon jugement parce que je n’ai pas le temps, ni la volonté de le faire. Par contre, je ne vais pas tirer un trait dessus.

Et peut-être que c’est la lassitude qui explique cela chez Henri. Je crois qu’il en a marre de ça, de ce sujet-là. Moi j’en ai pas marre, mais ça demande une telle somme de travail qu’on ne peut pas être spécialisé en tout. Moi ma spécialisation, c’est la pédagogie à l’esprit critique. C’est pas la parapsychologie, ni la cryptozoologie, ni un champ bien précis. Je fais feu de tout bois dans le but de créer de l’outillage d’auto-défense intellectuelle.

Nous tenions à transcrire ce passage in extenso pour mettre clairement en évidence nos points de désaccord.

1) La parapsychologie comme discipline scientifique

Monvoisin ne reconnaît pas à la parapsychologie son statut de discipline scientifique et la considère comme un tout petit ensemble du champ du paranormal. Il y a selon nous des confusions à la source d’une telle affirmation :

- la parapsychologie est l’approche scientifique des phénomènes paranormaux, s’appuyant sur l’expérimentation et la critique par les pairs. Qui prétend s’intéresser à cette approche (ce que prétendent en général les zététiciens) ne peut faire l’impasse sur les données de la parapsychologie.
- Il y a effectivement peu de parapsychologues actifs et compétents dans le monde (généralement les membres de la Parapsychological Association) et leurs productions sont minuscules par rapport aux informations diffusées sur le champ du paranormal. Mais cette taille n’est pas un argument pertinent pour faire équivaloir expérimentations contrôlées en parapsychologie et observations de Yéti, dans un amalgame purement relativiste.

Dans sa thèse, Monvoisin avait déjà montré une méconnaissance du statut de la parapsychologie – qui est enseignée dans une vingtaine d’universités dans le monde et fait de plus en plus l’objet de publications dans des revues mainstream. Il ne semble pas avoir progressé dans sa connaissance de la situation, malgré l’accès facilité aux informations pertinentes grâce à Internet, par exemple via le Livre blanc de la parapsychologie publiée gratuitement sur le site de l’IMI.

2) La collaboration sceptiques-parapsychologues

Monvoisin affirme que la façon de faire des parapsychologues français est « vraiment triste » car ils n’acceptent pas de collaborer avec les sceptiques de l’Observatoire Zététique (OZ) pour faire le tri dans ce qui se fait de bon et de moins bon dans ce domaine. Or, nous avons à plusieurs reprises commenter certains de leurs travaux, notamment leurs protocoles expérimentaux, en leur proposant de les améliorer ou de discuter nos remarques (voir nos analyses des travaux de l’OZ). Plus spécifiquement, nous avons par exemple proposé à l’OZ de poursuivre le travail d’analyse effectué par certains de leurs membres sur les articles ayant trait au phénomène de « l’impression d’être observé ». Voici la réponse reçue le 24 février 2008.

« Nous en avons bien pris note mais l’Observatoire zététique, en tant qu’association, ne souhaite pas actuellement s’associer à vous pour une discussion ou un travail d’étude ou d’investigation. Nous pensons en effet que ces travaux communs requièrent une confiance mutuelle dont les conditions ne sont pas réunies. Nous le regrettons, car votre travail serait digne d’intérêt s’il s’inscrivait dans une démarche plus saine et moins systématiquement polémique.

Pour l’Observatoire zététique
Stanislas Antczak, président. »

Le moins que l’on puisse dire c’est que les obstacles à une collaboration entre sceptiques et parapsychologues n’avaient pas une origine unilatérale. Même si nous ne représentons pas l’IMI mais uniquement son Groupe Etudiants, notre offre était une réelle ouverture. La réaction de l’OZ est donc tout aussi « triste ».

3) L’analyse sceptique de la parapsychologie

Monvoisin prétend qu’il est très difficile d’extraire le bon grain de l’ivraie dans la masse de publications en parapsychologie. Selon lui, certains articles présentés comme « bons » auraient été « désossés » par des membres de l’OZ. Il cite un travail de Florent Tournus et un autre de Cécile Ursini. Or, nous avons déjà critiqué ces travaux :

- Si Tournus propose une critique statistique exacte de l’article de Sheldrake, et que la réponse de Sheldrake n’est pas très convaincante, la recherche en question n’est qu’une reproduction mineure des recherches sur la télépathie par téléphone. La critique de Tournus ne permet nullement d’expliquer les résultats obtenus dans l’ensemble plus vaste de recherches testant cet effet.
http://pseudo-scepticisme.com/Telepathie-par-telephone-relecture.html

- Ursini a critiqué des travaux de Remote Viewing publiés en 1974 et 1978, en se basant sur ce qu’en disaient certains sceptiques anglo-saxons. Malheureusement, elle ne prend pas la peine de vérifier que ses sources sont fiables et nous repérons 28 points de sa critique qui sont soit imprécis soit contredits.
http://pseudo-scepticisme.com/L-Observatoire-Zetetique-et-les.html

4) Spécialisation et suspension de jugement

Dans ce passage de l’interview, Monvoisin explique le « désintérêt » affirmé de Broch pour la parapsychologie par sa lassitude. Nous avons analysé plusieurs travaux de Broch en matière de parapsychologie, et il nous semble plutôt qu’ils ne sont tout simplement pas rigoureux, et ce pour diverses raisons, ce qui fait douter qu’il y ait eu un intérêt réel de sa part pour les recherches réalisées dans ce champ.

Monvoisin explique son propre désintérêt par une position épistémologique propre à l’élan de pédagogie critique visé par son travail. Il s’autorise à piocher des exemples dans la parapsychologie, la cryptozoologie ou toutes les sciences « borderline » sans être un réel connaisseur de ces domaines. Là où le bat blesse, c’est lorsqu’il ne reconnaît pas que son approche parcellaire conduit forcément à avoir une appréhension inexacte voire déformée de ces domaines. Il prétend de son côté « suspendre son jugement » du fait de sa non-spécialisation. Or, il ne suspend aucunement son jugement puisqu’il multiplie, dans sa thèse comme dans cette interview, les affirmations à l’encontre de la parapsychologie. La parapsychologie ne serait pas encore au niveau d’une véritable recherche scientifique. Ceux qui, en France, s’y essayent, le ferait maladroitement. Ainsi, l’IMI est accusé vaguement d’être complaisant avec des parapsychologues improvisés qui sévissent dans les médias où ils racontent n’importe quoi. L’IMI n’a aucun intérêt à céder son domaine d’expertise à des pseudo-parapsychologues. Il faudrait donc distinguer le rôle joué par les médias dont la demande va davantage vers le sensationnalisme que vers l’austérité de la recherche scientifique. Au final, nul n’est dupe de ce scepticisme militant camouflé dans une soi-disante pédagogie critique généraliste et neutre.

On peut s’accorder avec Monvoisin sur la complexité de la parapsychologie, la charge de travail nécessaire pour analyser une série de publications faisant appel à plusieurs disciplines (psychologie, statistiques, physique, etc.). Mais renoncer face à cette complexité, ce n’est nullement un exemple à donner en tant que pédagogue. Aucune épistémologie ne peut venir justifier une tendance à considérer comme mauvais ce qu’on ne comprend pas et qu’on ne fait pas d’effort pour comprendre.

5) Être critiqué par ses pairs

Un des processus essentiels de la démarche scientifique contemporaine est le jugement par les pairs. Chaque chercheur expose ses travaux à la communauté scientifique puis assimile et/ou discute leurs critiques. Nous constatons que Richard Monvoisin ne suit pas ce procédé. Il avait accepté de lire en détail notre critique de sa thèse et d’y répondre d’une manière ou d’une autre le 12 février 2008. Il a pourtant fallu attendre le 20 mars 2010 pour entendre ce qu’il avait à en dire. Or, il a simplement reconnu l’existence d’une critique « longue et maladroite ». Le minimum de rigueur impliquerait de préciser quelles sont les maladresses qui ont été constatées.

A rebours de ce processus, Monvoisin affirme, à un autre moment de l’interview, vouloir travailler à publier une portion de sa thèse. Espérons que d’ici cette publication, il aura pris le temps d’assimiler et/ou de discuter les critiques précises qui ont pu lui être faites.



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